Mexique – Carmen Aristegui, un défi permanent à la censure

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Des défenseurs de Carmen Aristegui manifestent à Mexico le 9 février 2011 (photo: AFP/ Luis Acosta)

Cette journaliste renommée de radio et de télévision est coutumière de révélations qui chahutent le pouvoir. Confrontée à la censure et à l’intimidation dans un pays classé parmi les mauvais élèves pour la liberté de la presse, elle mène une croisade en faveur d’un journalisme indépendant et critique qui en finisse avec l’impunité. Un combat dans lequel nombre de ses confrères ont laissé leur vie. Interview.

Vous avez créé votre portail d’information, Aristegui Noticias, vous animez une émission sur CNN en espagnol et une chronique pour le magazine Reforma. En mars dernier, vous et votre équipe avez été limogés de la radio MVS, un licenciement que vous attribuez à une censure après la diffusion de votre enquête sur la “maison blanche” du couple présidentiel mexicain. De quelle manière s’exerce selon vous la censure au Mexique et quelle est son ampleur ?

L’expression la plus tragique de la censure dans notre pays est l’assassinat de journalistes. Ces douze dernières années, une centaine de journalistes ont été tués et, dans la majorité des cas, aucune suite n’est donnée à ces meurtres, ils restent impunis. Cette situation souligne clairement la défaillance du Mexique en matière de liberté d’expression. L’autre visage de la censure dans notre pays est économique : la ligne éditoriale de la plupart des grands médias est soumise à l’argent public. Les millions de subventions à la presse sont distribués par le gouvernement de façon discrétionnaire. La conclusion s’impose toute seule. Lors de son arrivée au pouvoir [en 2012], le président Peña Nieto avait promis de réglementer cette manne financière ainsi que l’affectation des budgets de communication du gouvernement dans les médias. Il ne l’a pas fait à ce jour. Le système de la carotte et du bâton à l’égard de la presse se porte donc toujours bien. Cela étant, il existe par bonheur des titres qui cultivent leur indépendance à l’égard du pouvoir, comme les magazines Reforma ou Proceso et le quotidien La Jornada,par exemple.

Dans ce climat tendu, quels sont les éventuels recours pour faire valoir la liberté d’expression ?

En ce qui me concerne, j’ai tenté la voie judiciaire à la suite de mon renvoi en mars 2015 de la radio MVS, qui dispose d’une très large audience. Notre émission matinale était très suivie. Nos problèmes ont commencé après la divulgation de notre enquête sur la luxueuse propriété du couple présidentiel, appelée la “maison blanche”, qui révélait le lien entre cette acquisition et les contrats avec l’Etat de la société de construction. J’ai introduit un recours en justice pour demander ma réintégration avec un contrat stipulant ma totale liberté éditoriale, mais j’ai été déboutée, le tribunal estimant in fine que ma plainte n’était pas recevable. Au départ, un jeune juge, Fernando Silva García, l’avait admise. Peu après, sa décision a été contrecarrée par une plainte en appel de la radio MVSet un tribunal collégial administratif a statué en faveur de MVS, refermant le dossier.
A mon sens, il s’agit d’une “punition” orchestrée par les plus hautes autorités de l’Etat contre des journalistes. Au Mexique, la justice ne sert donc à rien, en tout cas jusqu’à présent, pour faire respecter la liberté de la presse. J’en appelle actuellement à la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH, à Washington), mais cette procédure prend du temps.

Est-il néanmoins possible de continuer à enquêter et de faire connaître votre travail au public ? 

Nous devons compter sur les nouveaux médias en ligne, et la diffusion de l’information via Internet sur des supports numériques qui ne sont pas entravés par un conflit d’intérêt lié à l’argent de l’Etat. C’est le meilleur moyen d’établir un lien avec le public, même si, chez nous, la radio demeure la plus formidable caisse de résonance. Cela étant, les médias traditionnels – les journaux – pourraient aussi considérer comme un “avantage compétitif” de disposer d’une équipe de journalistes indépendants du pouvoir. J’ajoute tout de suite qu’au Mexique ce n’est pas encore le cas !

Comment avez-vous vécu au Mexique le massacre des journalistes de Charlie Hebdo  

Cette terreur marquera pour toujours le débat sur la censure et l’autocensure. Partout dans le monde, ces assassinats resteront emblématiques des enjeux de notre métier. Nous avons aussi été fortement impressionnés par la réaction des Français, cette mobilisation massive qui envoyait un signal très fort de résistance au monde entier.

Source: Courrier International

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